Marxisme et libération des personnes trans’

Ecrit par A. Escalante, traduit par N.G.

Article original disponible sur https://medium.com/@alysonescalante/marxism-and-trans-liberation-1066d09b7e8f

Le seul chemin vers la libération trans’ est l’abolition du capitalisme et l’avènement du socialisme. Il est temps que les personnes trans le reconnaissent, de même qu’il est temps pour les marxistes de nous faire une place dans leurs organisations.

Cette semaine, je devais pour la première fois me procurer mes hormones sous un nouveau régime d’assurance. Considérant que les États-Unis disposent d’un système de santé dans lequel les assurances sont en grande partie fondées sur l’emploi, c’est là une expérience à laquelle de nombreuses autres femmes trans’ sont un jour confrontées. Après avoir traversé le cauchemar bureaucratique qu’était le transfert de mes prescriptions dans une nouvelle pharmacie plus proche de chez moi, j’ai été choquée, lorsqu’est venu le temps d’aller chercher mes prescriptions, de découvrir que j’avais à débourser plus de 100 dollars pour mes hormones. Sous mon régime précédent, mes hormones coûtaient environ 15 dollars. Puisqu’il le fallait, puisque je ne pouvais pas repartir sans elles, puisque je n’avais pas d’autre choix, j’ai vidé mon compte en banque pour les acheter.

Les hormones sont un traitement vital pour de nombreuses personnes trans’. Elles font de nous des acteur·ices de nos vies, nous donnent contrôle sur nos corps. Elles nous permettent de modifier nos corps d’une façon telle que nous ne souffrons plus de dysphorie et qui, en plus, nous autorise à exprimer qui nous sommes. Sous le capitalisme, les hormones sont aussi des marchandises. Produites par de mega-compagnies pharmaceutiques, ces dernières s’accordent avec les sociétés d’assurance afin de s’assurer que le secteur médical privé exerce un monopole social sur leur accès. Si tu es trans’ et que tu veux des hormones aux États-Unis, tu dois les acheter comme tu achèterais n’importe quel autre produit.

Toutefois, contrairement à la majorité des autres produits, tu ne peux pas juste aller dans un magasin pour avoir tes hormones. Les personnes trans’ doivent d’abord traverser le labyrinthe des assurances privées, et souvent s’arranger pour que leurs hormones soient prescrites en tant que moyen de contraception ou comme traitement hormonal sans aucun rapport avec leur transition, et ce parce que de nombreuses assurances ne couvrent pas les soins relatifs aux transitions de genre.

Ainsi, les personnes trans’ qui transitionnent à l’aide de moyens médicaux sont à la merci d’une industrie privée qui se préoccupe à peine d’elles. Les compagnies d’assurance et les conglomérats de la santé se montrent impitoyables envers leurs patient·e·s, lesquel·le·s sont, sous le capitalisme, souvent traité·e·s comme des client·e·s ou des potentiel·le·s client·e·s plutôt que comme des êtres humains ayant besoin d’aide. Les personnes trans’ en particulier sont confrontées à ce manque de pitié et sont discriminées de façon exceptionnelle—19 % des personnes trans’ déclarent ainsi s’être vu refuser leur traitement médical. Selon le même rapport, 28 % des patient·e·s trans’ ont été victimes de harcèlement dans un contexte médical. Celleux qui sont assez courageux·ses pour tenter la traversée du secteur de la santé capitaliste vont donc au-devant de mauvais traitements exceptionnels.

Comme si tout cela ne suffisait pas, de nombreuses personnes trans’ n’ont par ailleurs pas d’assurance du tout. En effet, le modèle capitaliste de la privatisation associe souvent accès aux assurances et emploi. Or, 75 % des personnes trans’ déclarent aussi subir des discriminations à l’emploi, lesquelles en conduisent beaucoup à quitter leur travail. Ce qui signifie souvent ne plus avoir accès aux assurances. Ainsi, le niveau de chômage est environ deux fois plus élevé parmi la population des personnes trans’ qu’il ne l’est en moyenne aux États-Unis. Ce qui signifie naturellement qu’un nombre impressionnant de personnes trans’ n’ont pas accès aux assurances et donc à une transition médicale. Des personnes trans’ de tout le pays se rendent alors dans des États tels que l’Oregon ou la Californie dans l’espoir de bénéficier de traitements financés publiquement. Abandonnées par l’économie de marché, elles se raccrochent aux rares dispositifs de sécurité sociale qui existent encore.

Au-delà de la santé

Le problème ne se réduit cependant pas aux difficultés liées à la privatisation de la santé. Les personnes trans’, si elles sont dépendantes d’hormones dont les prix fluctuent sans cesse et qui sont remboursées à grand-peine, font encore face à des difficultés plus grandes, plus structurelles, et liées à l’économie capitaliste elle-même.

Les nombreuses discriminations dont sont victimes les personnes trans’ sont exacerbées par le système capitaliste. Sous le capitalisme, les travailleur·se·s vendent leur force de travail sur le marché et sont payé·e·s un salaire qui ne représente qu’une faible part de la valeur qu’iels ont créée. Le reste de cette valeur est confisqué par leurs patrons et les propriétaires, par la classe capitaliste qui profite donc de leur travail. Les travailleur·se·s vivent constamment dans une situation précaire, sous la menace constante de se retrouver au chômage. Que tu ne bosses pas assez dur, que tu ne bosses pas assez avec le sourire, que tu ne contentes pas assez les capitalistes, et tu perds ton emploi dans la seconde. Pareille précarité place forcément tou·te·s les travailleur·se·s dans un état de constante anxiété, mais celleux qui doivent en plus faire face aux discriminations sociales et ont du mal à trouver un emploi supportent encore davantage de pression. Fatalement, le capitalisme est synonyme pour les personnes trans’ de souffrance(s) et d’une piètre qualité de vie.

Mais le pire encore, c’est que l’exclusion sociale des personnes trans’ n’est pas due au seul hasard, ou le vestige d’une intolérance passée ; bien plus, cette marginalisation joue un rôle central dans l’économie capitaliste. En effet, le capitalisme nécessite un certain niveau de chômage. Marx parle ainsi des masses sans emploi comme de l’armée de réserve des travailleur·se·s. L’armée de réserve des travailleur·se·s est essentielle à la survie du capitalisme car le nombre de travailleur·se·s nécessaires pour faire tourner le système capitaliste évolue constamment. Dans les temps d’importante crise, il peut être nécessaire de mobiliser cette armée de réserve. La mobilisation des femmes, précédemment sans emploi, durant la Seconde Guerre mondiale afin d’appuyer l’effort de guerre constitue un exemple simple et concret de ce principe.

Puisqu’il lui est essentiel d’avoir une armée de réserve de travailleur·se·s, il faut au capitalisme un ensemble de critères afin de déterminer qui mérite le statut de travailleur·se et prolétaire, et qui donc est relégué·e au chômage. Les processus d’exclusion sociale sur la base de la race, du genre, de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre participent tous de la constitution d’une armée de réserve de travailleur·se·s. L’exclusion sociale [de certaines personnes] est à vrai dire un principe structurant fondamental de l’économie capitaliste. Les tentatives des capitalistes libérales·ux d’en finir avec l’exclusion sociale ont toutes échoué car une telle discrimination est essentielle au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. Cependant, même si de pareilles lois venaient à être votées, elles ne concerneraient en rien les personnes trans’ aux États-Unis. En effet, les figures [du parti] démocrate en faveur de ces lois ont fait à plusieurs reprises machine arrière sur les protections relatives à l’identité de genre dans le but de conclure des compromis avec les membres les plus conservateur·rice·s de leur parti. Les solutions [proposées par les] capitalistes et les libérales·ux ont à plusieurs reprises échoué à garantir de véritables protections pour les personnes trans’.

Une analyse marxiste des forces économiques et sociales à l’origine des violences sociales anti-trans’ montre que les discriminations auxquelles les femmes trans’ sont confrontées sont inséparables de l’économie capitaliste. Tant que persistera le capitalisme, les femmes trans’ feront face à l’oppression et à l’exclusion. Si l’on peut être tenté·e de poursuivre des politiques social-démocrates assurant à tou·te·s une couverture santé universelle ainsi que d’autres réformes possibles, ces améliorations ne pourront jamais que résoudre le problème de l’accès aux soins, et pas ceux posés par le harcèlement et les discriminations en dehors du secteur de la santé. Ces améliorations ne peuvent pas non plus corriger les biais des individus prodiguant les soins, biais qui apparaissent en réponse au besoin du capitalisme de disposer d’une sous-classe de personnes sans emploi. Par ailleurs, des marxistes bien mieux renseigné·e·s et ayant beaucoup écrit à ce sujet ont déjà montré en quoi de tels efforts sont voués à l’échec.

La social-démocratie comme les solutions libérales étant sans espoir, il ne nous reste qu’une seule option : la lutte communiste. Le communisme seul fournit une théorie de la lutte révolutionnaire contre les conditions matérielles à l’origine de l’exclusion sociale des personnes trans’. Le communisme seul peut défaire les forces économiques qui conduisent invariablement à leur discrimination. La seule façon pour les personnes trans’ de se libérer est de lutter collectivement en tant que travailleur·se·s afin de mettre à bas le système capitaliste entier. La précarité de l’emploi, l’exclusion sociale, la relégation à l’armée de réserve des travailleur·se·s… tout cela découle de la division du travail capitaliste au sein de laquelle une classe possède les moyens de production tandis que l’autre l’utilise pour travailler. Seuls le renversement de la classe capitaliste, la collectivisation du travail et l’établissement d’un État socialiste révolutionnaire peuvent nous ouvrir la voie vers l’avenir.

Pour l’unité et la libération

Bien qu’il soit clair que seule la lutte communiste peut déboucher sur la libération des personnes trans’, les marxistes ont souvent échoué à accueillir au sein de leurs organisations leurs camarades trans’ et à les protéger des forces réactionnaires qui cherchent encore à les en exclure.

Les partis marxistes n’ont pas seulement souvent échoué à théoriser l’oppression des personnes trans’ de façon adéquate, ils ont aussi épousé des positions réactionnaires [à leur égard], et par rapport aux femmes trans’ en particulier. Au Royaume-Uni notamment, les partis marxistes ont souvent adopté la rhétorique TERF [Trans Exclusionary Radical Feminism, soit littéralement : « Féminisme radical excluant les personnes trans’ », NDLT], laquelle fustige les individus trans’ comme étant anti-féministes et en opposition avec l’objectif de libération collective des femmes. Suite aux actions menées par des partis réactionnaires tels que le Parti communiste de Grande-Bretagne (marxiste-léniniste), de nombreuses personnes trans’ ont été éloignées du marxisme et se sont tournées vers d’autres idéologies et organisations afin de trouver du soutien.

Les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) et les autres groupes social-démocrates ont une importante base de soutien parmi les personnes trans’. Diverses factions anarchistes non organisées rencontrent aussi un franc succès auprès d’elles. Tou·te·s les sympathisant·e·s de ces idéologies sont autant de camarades potentiel·le·s dans la lutte pour la révolution socialiste et l’établissement de la dictature du prolétariat, mais les marxistes ne leur ont pas encore affiché leur soutien. Lorsque les personnes trans’ voient les marxistes les attaquer sans détour ou bien choisir de se taire lorsqu’elles victimes de telles attaques, c’est la gauche révolutionnaire toute entière qui souffre.

Les marxistes, si ielles veulent corriger cet état de fait, doivent procéder en deux temps. En premier lieu, les marxistes doivent ouvertement dénoncer, et point par point, le sentiment anti-trans’ comme résultant d’une idéologie non seulement réactionnaire mais aussi bourgeoise, laquelle est utilisée afin d’assurer le maintien des relations capitalistes. Cette critique doit être publique et constituer un argument de premier plan des organisations marxistes. En second lieu, les marxistes doivent sérieusement s’attacher à théoriser l’oppression des personnes trans’ en des termes matérialistes. Les théoricien·ne·s marxistes doivent continuer à détailler la relation qui existe nécessairement entre l’économie capitaliste et l’oppression des personnes trans’. Ces deux actions combinées peuvent ne pas suffire à créer l’unité totale entre les individus trans’ et les marxistes en général, mais elles fournissent un plan d’action pouvant mener à pareille unité, laquelle n’existe pas pour le moment.

La libération des personnes trans’ ne peut être achevée sans la lutte communiste contre le capitalisme, et pareille lutte ne peut aboutir sans une classe travailleuse unifiée et prête à se battre pour sa libération. Reproduire les processus d’exclusion sociale dont use la classe capitaliste afin de diviser et constituer ainsi des armées de réserve de travailleur·se·s ne fait que nuire à l’unité que nous voulons atteindre. De telles logiques doivent être dénoncées comme des efforts réactionnaires visant à saboter les organisations communistes. La libération des personnes trans’ et celle des autres travailleur·se·s sont liées l’une à l’autre d’une manière que nous ne devons ignorer. L’unité seule peut conduire à notre libération à tou·te·s. Il est grand temps que les personnes trans’ le reconnaissent, et que les marxistes fassent le travail nécessaire pour que pareille unité soit réalisée.

Tu peux soutenir financièrement Alyson Escalante en donnant sur son Patreon.

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