Kate Bornstein explique pourquoi les tyrans du genre comme Trump ne peuvent pas gagner

Traduit de l’anglais (USA) par Mirza-Hélène, article original disponible ici.

Kate Bornstein est une artiste de scène trans connue dans le monde entier, et l’autrice récompensée du livre Les hors-la-loi du genre : les hommes, les femmes, et les autres. Elle a récemment joué dans la production de Broadway de Young Jean Lee, Hommes blancs hétéros.

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Activistes LGBTIQ) du Centre National pour l’Egalité des personnes transgenres, d’organisations alliées et sympathisants tenant une pancarte ‘Nous ne serons pas effacé.es’ lors d’une manifestation devant la Maison Blanche, le 22 octobre 2018.

Jusqu’à présent, aucune définition de l’homme et de la femme n’a été codifiée et appliquée par la loi. Que devrions-nous donc faire ?

Je suis née en 1948, à peine un an après la naissance de Donald Trump. Nous avons tous les deux grandi dans les années cinquante, à l’époque où il semblait que nous savions tous que les États-Unis étaient géniaux. La Seconde Guerre Mondiale était finie, et nous l’avions gagnée. Les gars étaient revenus et étaient retournés au travail dans les usines. Les femmes (la plupart d’entre elles) avaient arrêté de travailler à l’usine, et étaient retournées à leur place légitime, à la maison, pour s’occuper de leurs hommes et des enfants.

Personne n’avait besoin de définir ce qui faisait qu’un homme était un homme, c’était évident : son pénis. Personne n’avait besoin de définir ce qui faisait qu’une femme était une femme : elle donnait naissance à des enfants. Simple. Évident. Incontestable.

Le mot « genre » n’était utilisé par personne, sauf par les biologistes, et seulement en lien avec d’autres mots comme espèce, phylum, et ordre. Le mot « sexe » était celui que tout le monde utilisait. C’était un mot qui incluait tout ce que nous appelons maintenant genre : l’assignation, l’identité, le rôle, l’expression, l’attribution et la sexualité ; tout comme les organes génitaux, les hormones, les chromosomes, les organes reproducteurs et tous leurs tissus et leurs fluides. Le mot « sexe » incluait aussi la compréhension du terme, les caractéristiques sexuelles secondaires comme la barbe, la poitrine, les poils ou leur absence. Le mot sexe incluait ce que l’on appelle la libido : à quel point en as-tu envie ? Quand on voulait parler des métiers acceptables pour un homme et appropriés pour une femme, on parlait en termes de rôles sexués. Le mot « sexe » n’était pas très précis. Quand on disait sexe, on pensait à tout ça. Le mot « genre », tel qu’on l’utilise actuellement, a vraiment commencé à être utilisé dans les années 1970 et 1980.

Les féministes questionnaient alors la suprématie du sexe en tant que facteur d’égalité. Une vague culturelle s’élevait, et elle se nourrissait des personnes qui n’étaient pas autorisées à être considérées comme de vrais hommes : les femmes, les enfants, les homosexuels, et n’importe quel homme adulte qui n’était ni blanc ni chrétien – nan, c’étaient pas de vrais hommes. Ielles étaient autre chose, et dans les années 70 et 80, toutes les personnes qui n’étaient pas de vrais hommes réalisèrent qu’on leur refusait des emplois, des logements, des droits, la justice, et le plaisir sexuel. Gardez en tête, s’il vous plaît, que c’était à l’époque où les États-Unis étaient grands.

Les vrais hommes cisgenres qui contrôlaient l’espace public pouvaient refuser l’accès, par caprice, aux femmes, aux enfants, aux homosexuels, et à n’importe quel homme adulte qui n’était ni blanc ni chrétien. Donald Trump et moi avons grandi en lisant des panneaux qui disaient « Réservé aux hommes », « Interdit aux enfants de moins de… », « Réservé aux Blancs », « Interdit aux Juifs. » Donald et moi – lui à New York, moi sur la côte du New Jersey – passions à vélo à côté de tels panneaux, et nous nous questionnions sur le jour où, enfin, nous serions traités comme de vrais hommes. Nous étions tous les deux dans le processus de développement d’une identité sexuelle. J’ai vu ma virilité se développer le long des lignes de Wile E. Coyote essayant frénétiquement de s’arrêter avant de s’envoler du bord d’une immense falaise. Autant que je sache, quand Donald Trump rêvait de devenir un vrai homme, c’était un rêve humide et il léchait ses lèvres dans l’attente de l’argent et du pouvoir. Donald et moi étions alors en train de prouver à nos pères que nous pouvions être de vrais hommes – Donald, car il voulait de tout son cœur en être un ; et moi, parce que je ne pouvais pas laisser mon père voir que je n’en étais pas un et que je n’en serai jamais un. Mais les femmes, les Noirs, les gays, les lesbiennes, et la jeunesse radicale élevaient la voix tous en même temps. C’était une révolution sexuelle. Le mot « genre » commençait à déployer ses ailes au sein de l’académie. Nous avions besoin d’un nouveau mot parce que le mot « sexe » était devenu écrasant, et semblait imprégné d’un pouvoir d’arbitrage définitif donné par Dieu : bon ou mauvais sexe, le bon sexe ou le sexe maléfique, sexe de vrai homme ou de vraie femme. En réponse à toute cette pensée en noir et blanc, des nuances de gris se répandaient. En réponse à toutes les réponses prescrites ou proscrites par le sexe, des questions étaient chuchotées, prononcées, criées, et gémies. Nous avions besoin d’un nouveau mot pour tout ça, un mot dont on pourrait tous deviner la définition. Nous arrachâmes le mot « genre » de ses racines biologiques et le redéfinîmes. Le mot « genre » commença à vouloir dire le corps et l’esprit. Le mot « sexe » signifiait l’un ou l’autre. Le genre permettait peut-être autre chose.

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Kate Bornstein en juin 2018

Maintenant, le plus important : tout ça, tout ce qui précède, a eu lieu sans définition légale et contraignante de ce qu’est un homme et de ce qu’est une femme. Avant, tout le monde avait sa propre idée sur le sujet, et ça marchait très bien. Jusqu’à maintenant, aucune définition de l’homme et de la femme n’a été codifiée et appliquée par la loi. Pourquoi donc est-ce que ça arrive maintenant ? Eh bien, les gens qui veulent graver ces définitions dans la loi ont besoin de le faire, parce que personne de sensé ne serait d’accord avec ces définitions de genre sans ces lois.

Les luttes sans fin entre les hommes et les femmes qui ont émergées au XXème siècle sous le nom de « la guerre des sexes » se sont transformées en Guerres du genre, qui sont, en fait, celles d’hommes cisgenres virils contre tou·tes celleux qu’ils ne considèrent pas comme en étant un. La révolution sexuelle des années 60 a gagné ! Ce dont on a besoin à présent est une révolution du genre; et il y a beaucoup de personnes qui pourraient se soulever ensemble et résister à l’idée folle de définir les droits de tou·tes les Américain·es selon leurs organes génitaux.

Oui, nous nous sommes divisés sur la question du genre, mais aussi de la sexualité, de la race, de l’âge, de la classe, de la religion, de la politique et de bien d’autres encore. Et bien que toutes ces divisions soient réelles et aient besoin d’êtres guéries, nous avons actuellement l’opportunité de regarder au-delà de toutes ces différences et de nous concentrer sur ce que nous avons en commun, tou·tes celleux qui se voient refuser les droits, les privilèges, les sauf-conduits, la justice et le pouvoir donnés aux hommes hétéros, blancs, cisgenres, les vrais hommes virils.

La première chose à garder en tête est qu’il y a plus de « nous » que « d’eux. » Relativement peu d’hommes dans le monde ont le droit de se considérer comme de vrais, virils, hommes cisgenres. Il est donc temps pour le reste d’entre nous de trouver et de nous tenir à des bases communes. Les femmes ont beaucoup de luttes en commun avec les personnes gays, lesbiennes, transgenres, qui ont elles-même beaucoup en commun avec les queers, qui ont aussi beaucoup en commun avec les enfants et les autres jeunes. Les tapettes et les jeunes garçons ont beaucoup en commun avec les hommes racisés. Les personnes handicapées – physiquement ou mentalement – ont traditionnellement été rejetées de tous les genres, dans les États-Unis qui furent grands. Les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes, les Wiccans, les athées sont mis du côté des intellectuels, des fous et des idiots du village. En résumé, nous sommes nombreux.ses, et tout ce que nous avons à faire pour empêcher les tyrans du genre de s’en sortir – la seule chose que nous avons à faire est d’arrêter de penser que notre expérience personnelle, unique, de la souffrance basée sur le genre est pire que celle de n’importe qui. Tout le monde ressent sa propre souffrance comme la pire. Une fois que nous aurons abandonné notre propre importance genrée, nous pourrons commencer à coopérer avec d’autres personnes qui sont ciblées par les tyrans du genre. Nous acceptons de prendre soin des plus vulnérables d’entre nous, quel.les qu’ielles soient. Nous coopérons, faisons des compromis, formons des coalitions… et nous votons. Voilà ! Fin du pouvoir des tyrans du genre.

Ça ne va pas être facile. Ça risque de prendre du temps. Continuons de résister. J’ai 70 ans, et j’ai résisté à la tyrannie du genre depuis qu’on m’a dit que je devrais être un garçon. Je suis encore en vie, et je vis joyeusement dans le genre de mon choix. Nous pouvons tou.tes le faire si nous le faisons ensemble, avec la bienveillance, la compassion et la justice que nous méritons.

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