Notes sur la culture du Call-out

Traduction d’Agdistis.

Asam Ahmad est un écrivain pauvre de la classe ouvrière, un poète, et un organisateur communautaire. Ses écrits abordent les questions de pouvoir et de race, les questions queers, la masculinité et les trauma. Ses textes et poèmes ont été publiés dans CounterPunch, Black Girl Dangerous, Briarpatch, Youngist et Colorlines, entre autres. Il est co-fondateur de “It Gets Fatter”, un projet de body-positivity mené par des personnes queer et trans de couleur (QTPOC) à destination de toutes personnes non-blanches. Son poème “Remembering how to grieve” peut être lu dans “Killing Trayvons: An Anthology of American Violence”. Son premier livre d’essais est à paraître dans Between the Lines Press. Il vit à Tkaronto [NdT: nom Mohawk de la ville de Toronto, Canada].

Le texte ci-dessous est constitué de deux articles d’Asam Ahmad. Le premier, “Notes sur la culture du call-out”, a été écrit en 2015. Le second, “Quand le call-out fait sens”, date de 2017, fait suite au premier et en approfondit l’analyse.

Note de Traduction : le texte se situe dans le contexte nord-américain contemporain. La traduction est un métier, et ce n’est pas le mien, je vous prie par avance de bien vouloir m’excuser pour les éventuelles erreurs de traduction et mauvaises interprétations.

*****

Notes sur la culture du Call-out

2 Mars 2015

https://briarpatchmagazine.com/articles/view/a-note-on-call-out-culture

La culture du call-out fait référence à la tendance, dans les milieux progressistes, radicaux, activistes, et chez les organisateurs communautaires, à dénoncer publiquement chez certaines personnes des cas ou des schémas de comportements et langages oppressifs. Les gens peuvent être « call-outés » pour des déclarations ou des actions sexistes, racistes, validistes, etc. Parce que les call-outs sont publics, ils peuvent amener à une forme d’activisme de salon particulièrement verbeux : un activisme dans lequel le call-out est vu comme une fin en soi.

Ce qui rend la culture du call-out si toxique n’est pas tant sa prépondérance que la nature et la performance du call-out lui-même. Surtout dans des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook, « call-outer » quelqu’un ne constitue pas juste une interaction privée entre deux personnes : c’est une performance publique où tout le monde peut faire la démonstration de son intellect ou de sa pureté politique. C’est pour cela que le “calling-in” a été proposé comme alternative au calling-out : le calling-in consiste à informer de façon privée une personne sur ses erreurs, afin que cette dernière puisse corriger son comportement sans qu’elle soit l’objet d’une accusation publique largement mise en scène.

Dans le contexte de la culture du call-out, il est facile d’oublier que l’individu qui est “call-outé” est un être humain, et que différents êtres humains de différentes positions sociales seront réceptifs à différentes stratégies pour apprendre et grandir. Par exemple, la plupart des call-outs dont j’ai été témoin transforment immédiatement quiconque ayant supposément commis un tort en un paria de la communauté. Une seule action devient une raison pour produire un jugement sur la vie entière d’une personne, comme s’il n’y avait aucune différence entre un membre d’une communauté, un.e ami.e, ou le premier quidam croisé dans la rue (qui, évidemment, est aussi l’ami.e de quelqu’un). La culture du call-out peut finir par refléter la doctrine de l’industrie carcérale en matière de crimes et punitions: bannir et éliminer les individus plutôt que d’engager un dialogue avec des personnes aux vécus et histoires compliquées.

Il n’est pas exagéré de dire qu’il existe un léger fond totalitaire non seulement dans la culture du call-out, mais aussi dans la façon dont les communautés militantes définissent et contrôlent les frontières qui incluent les un.e.s et excluent les autres. Le plus souvent, cette frontière est construite à travers l’édification d’un langage et d’une terminologie spécifiques –langage et terminologie mutant sans cesse et dont l’évolution est presque impossible à suivre. Dans de telles circonstances, il est impossible de ne pas fauter de temps en temps. Et que se passe-t-il lorsqu’une personne est passée maîtresse dans le discours militant et qu’elle a ensuite appris à justifier toutes ses actions en recourant à ce discours ? Comment demander des comptes à des personnes qui sont expertes dans l’instrumentalisation d’un langage anti-oppressif pour justifier leur comportement oppressif ? Nous n’avons pas de mot pour décrire ce genre d’exercice pervers du pouvoir, alors qu’il se produit de manière quasi-quotidienne dans les cercles militants. Peut-être pourrions-nous l’appeler « anti-oppressivisme » (anti-oppressivism).

L’humour joue souvent un rôle dans la culture du call-out, et en attirant l’attention sur ce point, je ne dis pas que faire de l’esprit n’a pas sa place dans la lutte contre l’oppression ; l’humour peut-être l’un des outils les plus utiles dont disposent les personnes opprimées. Mais lorsque des personnes sont réduites à leurs identités dominantes (en tant que blanc.he.s, cisgenres, hommes, etc.) et raillées comme telles, cela signifie que nous nous traitons les un.e.s les autres comme si nos positions sociales individuelles se substituaient aux systèmes globaux que ces morceaux de nos identités reflètent. Des individus deviennent des synonymes de systèmes d’oppression, et cela peut transformer l’analyse systémique en un jugement moral. Trop souvent, lorsqu’il s’agit du call-out, des définitions étroites de l’identité d’une personne l’emportent sur tout le reste.

Quelque soit les torts qu’on dénonce, il existe des manières de pratiquer le call-out sans réduire des individus à des agents de privilège social. Il y a des manières de pratiquer le call-out qui peuvent être compatissantes et créatives, et qui reconnaissent les individus dans leur entièreté au lieu de simplement les considérer comme des incarnations des systèmes dont iels bénéficient. Porter attention à ces autres circonstances, c’est refuser de déchaîner tous nos plus profonds traumatismes sur la psyché de celleux dont nous imaginons qu’ils ne représentent que les systèmes qui nous oppressent. Au vu de la nature des réseaux sociaux en ligne, les call-outs ne risquent pas de disparaître de sitôt. Mais nous rappeler quels objectifs est censé servir le call-out nous aidera grandement à créer le genre de changements matériels substantiels dans le comportement des gens – et dans les dynamiques communautaires – dont nous avons besoin et envie.

*****

Quand le call-out fait sens

29 Août 2017

https://briarpatchmagazine.com/articles/view/when-calling-out-makes-sens

En 2015, j’ai écrit “Notes sur la culture du call-out” pour Briarpatch Magazine, et il a depuis circulé beaucoup plus largement que je ne l’avais prévu et d’une manière que je n’aurais pu anticiper.

Dans l’essai, j’ai soutenu que souvent, dans les espaces militants, il y a une tendance à considérer qu’un langage et une terminologie “correctes” sont des indications de l’intégrité politique d’une personne ; que parfois les call-outs semblent relever plus de la performance que de l’éducation ; et que fréquemment, la pratique du call-out consiste à réduire des individus à leurs positions de privilège social, comme si cela donnait lieu à un comportement oppressif dans tous les cas. J’ai soutenu qu’en prêtant l’attention à d’autres positions et contextes, nous pourrions mieux nous éduquer les un.e.s les autres et nous tenir responsables les un.e.s des autres sans pour autant nous débarrasser les un.e.s des autres.

Bien que j’aie écrit cette critique pour aider à améliorer la façon de produire des call-outs, elle a été depuis fréquemment mobilisée pour soutenir que les call-outs sont toujours néfastes, et que les gens devraient garder tous leurs griefs dans la sphère privée.

Mais parfois, la seule façon de s’attaquer aux comportements nuisibles est de les montrer publiquement, en particulier lorsqu’il y a un déséquilibre de pouvoir entre les personnes concernées, et que discuter en privé ne permet pas de rectifier la situation.

Puisque le pouvoir existe sur plusieurs plans, il n’est pas toujours simple de savoir qui a plus de pouvoir que soi, mais la classe sociale, la race, le genre, et la validité jouent toutes un rôle. “Notes sur la culture du call-out” ne faisait pas la distinction entre les call-outs se produisant au sein d’une même communauté, et ceux survenant entre des personnes ayant différentes niveaux d’accès au pouvoir et aux privilèges. Mais porter notre attention sur cette distinction peut s’avérer crucial pour déterminer comment aller de l’avant lorsqu’on est l’objet d’un call-out.

Discuter des aspects toxiques de la culture du call-out exige de reconnaître que la colère et la rage de certaines populations (les hommes blancs, surtout) continuent d’être considérées comme légitimes et raisonnables, alors que notre culture nous inculque que les populations Noires, Autochtones, et racisées – en particulier les femmes – seraient constamment hostiles et colériques. La question de savoir quelle colère est valide et légitime n’est jamais une question neutre ; elle est influencée par l’apparence physique d’une personne, la couleur de sa peau, son genre, ainsi que son statut et sa position sociales. Lorsqu’on réfléchit à la culture du call-out ou lorsqu’on est call-outé soi-même, il est illusoire de prétendre que la voix de chacun.e pèse le même poids.

Imaginez que quelqu’un vous call-out. Si vous bénéficiez ou êtes perçu.e comme bénéficiant d’un privilège que la personne qui vous call-out ne possède pas, exiger que ce call-out se produise en privé n’est pas productif car cela maintiendrait votre propre pouvoir. Dans ces cas-là, je pense que la façon la plus productive de réagir est d’écouter, en particulier dans un monde qui refuse de faire de la place à la colère et la rage des personnes Noires, Autochtones, et racisées. Cela ne signifie pas que la culture de l’outrage qui continue de prospérer dans les cercles militants n’a pas besoin d’être confrontée, mais le fait d’insister à ce que les personnes issues de groupes historiquement marginalisés ne puissent expliciter leurs doléances que de façon polie et privée n’est qu’une autre façon de faire valoir que leur colère n’est ni légitime ni valide, et qu’elle ne devrait pas être entendue. Comme le note l’auteurice A.M. Leibowitz: “C’est littéralement à ça que cela ressemble de faire partie d’un groupe marginalisé : notre politesse se heurte au refus d’écouter, et notre colère se heurte aux exigences de politesse”.

La culture du call-out est également souvent confondue avec les tentatives des survivant.e.s de violences sexuelles et physiques pour tenir leurs agresseurs responsables de leurs actes. Bien que mon essai ne portait principalement que sur des cas de dénonciations de langages et de terminologies, il a souvent été utilisé pour tenter de mettre fin à des conversations sur la justice transformatrice et réparatrice. Ceci est particulièrement alarmant étant donné la nature endémique des violences sexuelles dans nos communautés.

Il est important de noter qu’il y a souvent un réflexe à qualifier de maltraitances de nombreux cas de conflits : le mot “maltraitance” peut faire référence à toute une variété de dommages, allant des violences physiques et sexuelles au détournement cognitif (gaslighting), voire à de la méchanceté pure et simple.

Mais en même temps, nous devons écouter les survivant.e.s de violences sexuelles et/ou physiques, en particulier lorsqu’iels n’ont pas pu obtenir réparation à travers les seules interactions personnelles. Les survivant.e.s qui nomment publiquement leur agresseur.se se heurtent souvent au refus d’écouter leur histoire, au tone policing, au gaslighting, et/ou sont généralement niées. Et ce, alors que dénoncer publiquement de tels actes se fait souvent à un coût personnel incroyable, et fréquemment après des années à essayer d’obtenir réparation de façon privée.

Lorsqu’on insiste à ce que toutes ces conversations doivent rester dans la sphère privée, on insiste en réalité à ce que la responsabilité relève toujours du domaine privé. L’histoire de nos mouvements montre très clairement que c’est souvent le contraire qui se réalise. Les gens continuent de prendre le parti de celleux qui ont le plus de pouvoir, le plus de privilèges, et le plus de capacités, et bien souvent ces personnes ne sont jamais tenues responsables de ce qu’elles ont causé. C’est précisément la raison pour laquelle il faut parfois faire appel aux call-outs.

3 commentaires

  1. Les call out les plus violents sont ceux qui accusent d’agression s sexuelles, viennent ensuite les racisme, la transphobie, etc.
    Très souvent dans nos milieux il y a des call out qui conduisent au PTSD, à l’exclusion à vie avec rupture totale de toute relations sociales alors qu’il n’y a eu aucun voir très peu de volonté de communiquer sur le comportement qui a posé problème d’un personne à une personne. La personne qui call out, elle est persuadé d’être dans son droit de tout exiger, continue sa vie sans conséquence, est soutenue par personne. À un moment il y a disproportion des moyens et un côté vraiment nauséabond de vouloir pousser l’autre, souvent son ex, au suicide.
    Voilà du coup c’est quoi le sujet des call out si c’est pas ça ?

    J'aime

  2. En fait le point c’est : à quoi ça sert?
    Est ce qu’être interdit.e des milieux queers/feministes alors qu’on est queer/feministe aide à se remettre en question ou c’est purement une injustice ajoutée ? Est ce que l’évitement est toujours la bonne solution ?
    Est ce qu’une, femme, personne noire, trans, handi ne peut pas être injuste dans sa colère, jalouse, etc.?

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s