Jackie Shane, 1940-2019 : mémoires musicales trans et rhythm and blues

Cet article a été écrit par Sœur Élise.

« Voilà ce contre quoi on lutte en tant que personne transgenre ou gaie ou ce que tu veux. Celleux qui veulent suivre un chef. Celleux qui ne pensent pas par elleux-mêmes […]. Ce pays a permis la pratique la plus atroce et la plus meutrière qui ait jamais existé dans le monde : réduire des gen·t·es en esclavage. Tu vois, je n’invente rien de nouveau quand je m’exprime comme cela, parce que je sais jusqu’où iels ont pu aller […].

Comme je le dis toujours, une petite fille africaine a appris à grandir pour devenir une vraie reine à cette époque maudite dans le Sud [des États-Unis] et sous les lois Jim Crow [qui organisaient la ségrégation raciale jusqu’en 1964 dans cette partie du pays] […].

Je me suis élevée au-dessus de tout ça à force de détermination. Je ne voulais pas me contenter d’un siège arrière. Si je ne peux pas m’asseoir à leur table avec une nappe brodée, je ne vais pas par-dessus le marché aller dans le jardin et manger de la terre. Je vais m’occuper de mon propre repas et manger à ma propre table, et je n’irai certainement pas te voir et pour te laisser me dénigrer. C’est comme ça que j’ai toujours fait, avec fierté ! Je peux le raconter à tou·te·s ».

« Jackie Shane sur son enfance en tant que personne trans dans les États du Sud », 2018 

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Dans son texte publié sur ce blog qui présente 20 chansons chantées par des femmes trans, Sœur Nath raconte qu’elle répond toujours la même chose lorsqu’on lui demande comme elle a fait pour découvrir tant d’artistes et de voix différentes : s’abonner à un ou deux comptes de musicien·ne·s queer sur les réseaux sociaux, puis à chaque fois qu’iels partagent des articles ou des playlists, suivre les liens vers de nouvelles pages et d’autre comptes, au fil de sa propre curiosité, de conseils d’ami·e·s ou de ce que la musique nous permet d’éprouver. Lorsque j’ai lu pour la première fois le nom de Jackie Shane sur l’écran de mon téléphone, c’est précisément ce que j’étais en train de faire. Via une liste ou une page d’actualité, je suis tombée sur un article anglophone avec une couverture d’album qui annonçait la redécouverte d’« une chanteuse soul de Toronto et musicienne transgenre pionnière, aux titres empreints de douleur mais aussi fortifiés par une assurance et une maîtrise de soi remarquables ». Cela m’a immédiatement donné envie d’en savoir plus sur cette artiste dont j’ignorais jusqu’alors l’existence.

Par-delà l’emphase de rigueur dans la presse sitôt qu’il s’agit d’évoquer la contribution d’une femme, d’une personne queer et/ou d’une personne racisée à l’histoire de la musique (le fameux « læ premièr·e à… »), le texte prenait le temps de s’intéresser à la musique de Jackie pour souligner sa place singulière au sein de la soul et du rhythm and blues, ce genre qui a émergé dans les villes du Sud des États-Unis juste après la seconde guerre mondiale au temps de la ségrégation raciale. N’hésitant pas à comparer le 33 tours le plus connu de Jackie, un live de 1967 capté au Sapphire, un restaurant-club de Toronto, aux meilleurs enregistrements de James Brown, l’autrice de l’article insistait tout particulièrement sur la résilience de la chanteuse et la façon dont sa musique inspirée devenait à son tour, à l’occasion de ses apparitions vibrantes sur scène, une source d’inspiration pour les femmes et les personnes transféminines auxquelles elle n’hésitait pas à s’adresser directement en concert. Ce soir de 1967, Jackie prend ainsi la parole au beau milieu de sa reprise de Money de Berry Gordy et Janie Bradford pour interpeller le public dans la salle: « Tu sais quelle est ma devise ? Bébé, fais ce que tu veux, mais sois conscient·e de ce que tu fais. Tant que tu ne cherches pas à imposer ce que tu veux et ta façon de faire à qui que ce soit d’autre, vis ta vie car personne n’est un·e saint·e ou immaculé·e ».

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En tant que femme trans blanche écoutant cette musique dont Amiri Baraka dans Le Peuple du blues disait que c’était avant tout parce qu’elle était destinée au public noir qu’elle avait échappé à la pression du formatage dans les courants alors dominants de la musique populaire et commerciale américaine, je suis à vrai dire incapable de mesurer la portée de l’œuvre de Jackie Shane. Dans ce texte, je souhaite simplement en pointer l’importance à l’attention de mes sœurs et adelphes transféminines concerné·e·s, ayant eu la chance d’y avoir été moi-même sensibilisée au hasard de mes recherches. Si l’intersectionnalité n’est jamais la somme de paramètres strictement théoriques ou personnels, c’est en effet bien parce qu’elle renvoie à la nécessité politique d’apprendre de nos expériences différemment et inégalement situées. Jackie, qui dès ses 13 ans a trouvé cette force incroyable pour s’affirmer en tant que femme avec le soutien de sa mère et sans jamais s’excuser, le rappelle elle-même lorsqu’elle coupe court à toute exotisation de sa transidentité : « C’est ainsi : je suis née femme dans ce corps-ci […]. Ce n’est pas un jeu. J’aurais pu essayer n’importe quoi, je n’aurais jamais pu être une autre personne. ».

Née à Nashville en 1940, c’est à dire dans un état du Sud des États-Unis presque un quart de siècle avant le Civil Rights Acts, Jackie a chanté dans les chœurs de gospel à l’église dès son plus jeune âge. Alors qu’elle a à peine 15 ans, elle assiste pour la première fois à un concert de Little Richard, immense chanteur et musicien afro-américain qui a contribué à populariser le R&B à partir des années 1950. Autorisée à assister à une répétition de son groupe, The Upsetters, alors de passage dans le Tennessee, Jackie s’assoie à la batterie et stupéfie la section rythmique de Richard par son talent et ses aptitudes musicales. On lui offre la possibilité d’enregistrer ses premiers titres en tant qu’instrumentiste, et elle remporte dans la foulée un grand concours vocal en interprétant « Lucille », le titre emblématique de Little Richard, qui plonge ses auditeur·ices dans un état second.

Au tournant des années 1960, elle rejoint le trompettiste Frank Motley et quelques autres musicien·nes qui formeront la section rythmique avec laquelle elle gagne bientôt Toronto et Montréal au Canada. Son succès ne s’y démentira jamais, et ce jusqu’à son retrait de la scène à la fin de la décade. Le premier single qu’elle sort en 1963, « Any Other Way », fait l’effet d’une révélation : reprise d’un titre écrit par William Bell l’année précédente, la chanson est encore à peine connue lorsque Jackie lui prête sa voix et la propulse dans les top charts des radios locales, vendant son 45 tours à plus de 10 000 exemplaires dans la seule ville de Toronto. William Bell lui-même est impressionné par ce hit « qui comble le fossé entre musique pop et musique soul ». Jackie Shane, désormais célèbre dans toute la région, enregistre les plus grands morceaux de R&B et galvanise la public venu la voir en live. Au Canada à une époque où les relations entre personnes de même sexe et le travestissement sont encore criminalisés, une pression qui s’ajoute aux violences policières omniprésentes à l’encontre des personnes racisées, Jackie n’hésite pas à chanter dans des clubs fréquentés par des personnes blanches et straight : « Dis-lui que je suis heureuse, dis-lui que je suis gaie [Tell her that I’m happy, tell her that I’m gay] ». Elle parle de ses chicken (un mot employé à l’époque dans la subculture queer noire pour désigner un petit ami), donne des conseils aux filles dans l’assistance pour trouver en elles la force de faire face au quotidien, et oppose sa flamboyance aux critiques et ragots que ne manque pas de relayer la presse locale.

En cherchant un extrait de la musique de Jackie sur YouTube, on trouve presque immédiatement une copie de l’enregistrement vidéo de sa seule apparition télévisée : une reprise de Walking the Dog, un tube de 1963 du compositeur et chanteur Rufus Thomas dans l’émission Night Train, qui fut à Nashville l’un des premiers programmes à mettre en avant les artistes afro-américains et leur musique. L’image en noir et blanc n’est peut-être pas d’une grande qualité, mais il est impossible de ne pas être bluffée par la présence de Jackie dans ce show de 1965, où elle intervient aux côtés d’autres musiciens incroyables comme Jimi Hendrix (dont une certaine Sandy Stone serait l’ingénieure du son pour des sessions de recording à Record Plant Studio à New York quelques années plus tard). Après une introduction à la guitare qui se moque joyeusement de la célèbre marche nuptiale de Mendelssohn, le brio de la chanteuse, sa voix précise et inspirée, les riffs de la section rythmique qu’elle accompagne de tout son corps avec une élégance et un chic incroyable envahissent tout l’écran. Impossible de ne pas avoir envie de danser, to walk the dog puisque c’est là le nom de cette danse dont Jackie nous dit : « Si tu ne sais pas comment t’y prendre, je vais te montrer ».

À la fin des années 1960, alors qu’elle a été approchée par les plus grandes maisons de disques, la chanteuse, mise en difficulté par des désaccords avec Motley qui se montre parfois violent avec elle, mais aussi et surtout inquiète pour sa mère qui réside toujours dans le Sud des États-Unis, quitte définitevement le Canada pour mener une vie retirée, loin des médias qui entretiennent volontiers une atmosphère de scandale autour de son succès. Ce n’est qu’au début des années 2010 qu’elle sort à nouveau de l’ombre, bon gré, mal gré, suite aux sollicitations d’un producteur qui souhaite sortir un double album l’intégrale de sa musique enregistrée, un peu à la façon de ce qu’il s’était passé pour le chanteur de rock latino Sixto Rodriguez dans les mêmes années (si vous ne connaissez pas le documentaire Sugar Man qui lui a été consacré en 2012, je ne peux que vous le recommander).

Jackie relève alors le défi de cette nouvelle visibilité avec son élégance, son intelligence et son courage habituels : sur son site officiel et dans les multiples interviews qu’elle a pu donner, elle n’a de cesse de chercher à transmettre de la force à sa communauté, de répéter aux jeunes personnes trans qu’elles peuvent être fières et conscientes de leur magnificence et de leur beauté, de prêcher la joie comme une véritable politique de la survie, de la solidarité et de la pratique musicale. Elle est décédée la semaine dernière dans son sommeil, sans avoir pu donner les nouveaux concerts qu’on lui réclamait, mais après avoir vu la compilation de ses anciens disques nominée aux Grammy dans la catégorie du meilleur enregistrement historique. Quand j’écoute sa musique, je me dis qu’au delà des récompenses, son œuvre sera toujours présente pour faire vibrer notre histoire trans en rendant vivante et sensible sa puissante complexité. Présente aussi et surtout pour nous rappeler que sans mettre en avant les voix des femmes et des personnes transféminines noires et/ou racisées, aucune lutte de libération trans ne vaut la peine d’être menée.

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