La socialisation comme théorie du genre incomplète : une critique du matérialisme réductif

Texte écrit par Sœur Natalie.

La façon exacte par laquelle un sujet individuel se retrouve à avoir un genre est une question centrale pour les féministes de gauche. La dé-naturalisation et la démystification du genre a longtemps été un projet du féminisme radical. Révéler le genre comme un phénomène accidentel et historiquement émergent est nécessaire pour comprendre et combattre l’oppression du genre.

Le but de cet article est de mettre en place une critique de la théorie de la socialisation, qui combine une forme de psychologie développementale de comptoir avec des aperçus personnels pertinents pour créer quelque chose qui a l’air très substantiel, même s’il n’en est rien. Je vais donc me concentrer sur la façon dont nous interagissons avec la structure du Genre en temps qu’individuEs, et moins sur ce que cette structure est réellement. Cela écarte cette question de première importance, mais ici je veut juste supposer que nous sommes d’accord sur le fait qu’une structure que nous appelons le Genre existe – peu importe si nous la concevons de manière féministe matérialiste , anti-civ, Butlerienne, ou autre. Personnellement, je prends une ligne féministe matérialiste, mais je crois que ceci ne dénature pas trop mon propos.

J’utilise la terminologie suivante : Genre, avec un grand G, désigne la totalité des relations socio-économiques qui renforcent l’ordre genré. Ceci inclut la division du travail patriarcal, la famille nucléaire, le mariage (qui, au moins historiquement, est une institution qui cherche à concentrer la propriété privée entre les mains des hommes, faisant des femmes leur dépendantes), la binarité du genre comme idéologie, la pensée transantagoniste/transphobe, et généralement toutes les manières par lesquelles nous sommes emboîtées dans une des deux assignations de genre. Par contre, le genre, avec un petit g, désigne ce qu’on pourrait appeler le sens interne de l’identité genrée, même si je ne veux pas impliquer que tout le monde a un sens inné et pré-social de leur genre avec un petit g. Le terme est utile juste pour designer les façons dont les gens se comprennent et se représentent à leurs yeux et ceux des autres, ce qui ne s’aligne pas toujours avec l’idéologie patriarcale.

Le féminisme libéral a échoué à décrire suffisamment l’interaction entre le Genre et le genre. Beaucoup de commentateurs trans-libéraux supposent simplement que le genre est inné et anhistorique, une position que nous, en temps que féministes matérialistes et radicales, ne pouvons accepter, étant donné qu’elle implique que, d’une manière ou autre, l’ordre genré existant est lui aussi inné, anhistorique, et inévitable. Il faut que notre réponse à la question «Qu’est-ce-que ça veut dire d’être une femme» soit plus nuancée que «une femme est une personne qui se ressent femme, probablement à cause de sa physiologie/neurologie/ de son ADN féminine.» Cette position est utile seulement pour contrer une transphobie vulgaire. Elle ne capture pas l’aspect structurel. Elle voit le Genre comme un ensemble de pratiques externes qui oppresse les individus qui ont des identités de genre variées, mais ne peut expliquer l’existence du Genre ou du genre comme phénomènes généralisés dans le Nord Global, car l’historisation du Genre serait aussi l’historisation du genre, ce qui rendrait suspect les bases immuable neurologiques/médicales de l’identité du genre en général, comme les expériences internes du genre serait révélées d’être historiquement accidentelles et ancré dans une totalité socio-économique. Elle échoue aussi à situer le Genre dans une histoire continue d’impérialisme, d’esclavage, et de génocide colonial. C’est un écueil depuis longtemps critiqué par des féministes noires et décoloniales, comme Maria Lugones ou Hortense Spillers, mais ces critiques n’ont pas l’air d’avoir atteint le féminisme mainstream1. Nous avons donc besoin de développer une approche alternative qui explique cette interaction et les dynamiques psychiques qu’elle engendre tout en étant attentive à la contingence du Genre/genre et aux histoires brutales d’exploitation et d’accumulation coloniale que préfigurent leur intelligibilité.

La théorie de la socialisation, qui se présente d’un point de vue plus radical, apporte bien un concept utile : la façon dont nous sommes traitées génère un ensemble de réponses usuelles via un conditionnement inconscient par un mécanisme de punition/récompense sociale. Ceci prend en compte la vérité empirique que les humains sont des créatures assez faciles à manipuler (dans le sens des recherches de Pavlov ou Skinner, et aussi du marketing et de la publicité). Ce point de vue est certainement utile pour décrire la psychologie de masse de démographies genrées mais semble inadéquat a l’échelle individuelle2. Par exemple, la théorie de la socialisation semble offrir très peu de place à la variance de genre, ce que nous appelons maintenant en Occident la transidentité. Cette variance du genre semble innée chez les humains, car nous discernons une très grande variété d’expressions, d’identifications, de rôles, et de descripteurs de genre à travers la plupart des sociétés humaines. Si les humains internalisaient simplement les mœurs de nos cultures, la transidentité serait inconcevable, ou au moins rarissime. Étant donné que, matériellement, la transidentité existe, nous sommes obligées d’étendre notre conception de l’interaction du genre avec le Genre. Avec cette variance de genre existe la dysphorie, que j’entends comme la réponse affective individuelle à la répression de la variance de genre par le Genre (et aussi l’internalisation de cette structure, causant de l’auto-punition pour la variance de genre quand elle s’exprime dans une personne). La théorie de la socialisation échoue précisément au niveau de cet affect subjectif. Comme elle ne considère pas des forces subjectives ou, plutôt, des variances à petite échelle, la socialisation n’explique pas la dysphorie parce qu’elle n’a aucune façon d’expliquer l’émergence du genre (je compte apporter une explication plus tard dans cet article). L’argument typique dans cette veine est qu’une femme trans vit sa socialisation d’une manière très différente d’un homme cis, et que la théorie de la socialisation ignore cette différence psychique. Par contre, la théorie de la socialisation est correcte quand elle dit que tout le monde internalise un ensemble de pratiques genrée qui ne viennent pas nécessairement facilement. Dans ce sens, ce processus est psychologiquement violent pour tout le monde. Par contre, il nous reste cette question : pourquoi certain.es acceptent ou gèrent cette limitation ontologique (tu es un garçon) mieux que d’autres ?

La théorie de la socialisation néglige aussi l’effet du racisme et de la colonisation sur le développement du Genre. En fait, isoler une seule « socialisation masculine» ou « socialisation féminine » devient extrêmement difficile lorsque l’on considère l’hétérogénéité de l’humanité. Même dans un seule pays, comme la France ou les États-Unis d’Amérique, des personnes noires, natives, et autrement racisées vivent le Genre très différemment que les blancs. Les hommes noirs sont hyper-masculinisés avec un effet mortel (je pense a Mike Brown, un gamin décrit par son assassin d’une manière animaliste3), tandis que les femmes asiatiques sont vues comme des récipients soumises aux désirs d’hommes blancs. Ces différences dans les expériences genrées ont bien sûr pour résultat des comportement, habitudes, et rôles genrés différents. En somme, une socialisation différente.

Je ne veux pas complètement discréditer la socialisation, mais démontrer ses fautes et proposer un solution. L’avantage de la théorie de la socialisation comparée à des théories du genre libérales est qu’elle refuse de naturaliser le genre telle qu’il existe, et donc prend au sérieux la proclamation de Beauvoir, « On ne naît pas femme, on le devient.» Ce refus est politiquement utile parce qu’il démystifie le Genre comme un ensemble de relations économiques qui ont une histoire et donc un futur incertain. Ceci ouvre un terrain théorique qui rejette la famille nucléaire, la division du travail genrée, et tous les autres aspects de l’exploitation des femmes dans l’économie politique de l’hétérosexualité. Il semble aussi évident que, de manière générale, être élevée dans un rôle social précis a un certain effet psychologique, sinon nous ne pourrions pas dire que les hommes ont une tendance plus forte que les autres à avoir plus d’idées patriarcales ou homophobes. En outre, je veux proposer une interaction dialectique entre le Genre et le genre, c’est-à-dire, nos expériences internes de genre seraient la synthèse de la variance du genre et de l’infini des possibilités par lesquelles nous essayons de nous montrer à l’Autre avec les structures matérielles et Symboliques du Genre. Donc le genre (l’identité) serait une propriété émergente, ou autrement dit, une synthèse, d’un système complexe composé de 2 tendances : une tendance vers la différence à une petit échelle (la variance du genre) et une tendance vers une norme économico-politique à grande  échelle (le Genre).

J’interprète cette dialectique comme une « non-linéarité » dans le système, une interprétation avancé par Amir Hernandez4. La « non-linéarité » est un concept mathématique qui décrit le degré de complexité d’un problème. Dans le contexte de cette article, il et suffisant d’interpréter la non-linéarité comme deux boucles de rétroaction : A a un effet sur B, puis le changement de B entraîne un changement de A, ce qui modifie la façon dont A agit sur B. Après, la boucle continue et A et B évoluent en tandem, chacun ayant un effet sur l’autre et donc indirectement sur soi-même. Tandis que les conditions matérielles du patriarcat et la superstructure idéologique (le Genre) est primaire, elles ne sont pas seules et sont couplées avec des facteurs individualisés. Ces facteurs individuels, qui jusque ici ont pris la forme de «variance de genre» sont multiples. D’abord, il y a la nécessité de se montrer soi-même à l’Autre et d’essayer de lui faire comprendre qui on est pour être reconnue, pour que la compréhension du Sujet par l’Autre soit possible. Cette dialectique hégélienne/psychanalytique se situe dans le contexte d’un Symbolique que nous n’avons pas créé, car elle dépend de la base économique de notre société. Donc, une des variables individuelles est la grande diversité de façons d’entreprendre cette quête de reconnaissance incomplète dans un langage qui n’est pas le nôtre. Après, il y a aussi la possibilité que certainEs humainEs sont prédisposéEs à des comportements qui sont genrés dans notre Symbolique. Ces prédispositions pourraient être génétiques5, épigénétiques, développementales, psychologiques, ou autre. Ces facteurs individuels influencent la manière dans laquelle un personne interagit avec son environnement. Par exemple, qui iel choisit comme ami.es et quels espaces sociaux iel fréquente. Par exemple, beaucoup de femmes trans vivent «du temps entre mecs» comme quelque chose de très stressant, tandis que les hommes cis on l’air d’aimer ces situations sociales. Des différences dans le vécu du Genre entraînent souvent des groupes de potes différents, des activités différentes, etc., ce qui change la manière dont une personne internalise le Genre, donc la façon par laquelle son genre se forme. Ce n’est pas pour ainsi dire que les femmes trans n’ont aucune habitude « masculine » ou que les hommes trans n’ont aucun comportement « féminin », mais que c’est beaucoup plus difficile de graver ces comportements dans des sujets profondément inconfortables que dans des sujets qui les acceptent plus facilement (les personnes cis). Cette interaction entre l’individu et ses alentours matériels et superstructurels est donc dialectique, c’est a dire, couplée d’un manière non-linéaire. Comme dans un système d’équations différentielles non-linéaires, chaque terme influence l’évolution de l’autre, et donc de manière indirecte, soi-même.

Nous devons, bien sûr, répondre a la question de quel côté de cette dialectique est primaire. Les conditions externes et non-individuelles le sont, pour plusieurs raisons. Premièrement, ces conditions sont inéluctables et s’appliquent à tous les membres d’un certain groupe, ou d’une certaine classe, d’une façon plus ou moins uniforme, tandis que des facteurs individuels sont non-uniformes par excellence, et donc génèrent des effets moins forts,car il n’y a souvent pas de renforcement externe a une tendance individuelle ou autre6. Deuxièmement, des conditions matérielles contraignent sévèrement le degré auquel un facteur individue peut changer son environnement et donc créer un cycle auto-renforçant. Par exemple, quelqu’un en questionnement de genre dans une ville sans association trans’ et sans les moyens financiers de chercher ce support éprouvera beaucoup plus de difficulté au cours de son questionnement qu’une personne avec ces ressources. Cela risque de repousser son sentiment de transidentité si profondément dans sa psyché qu’iel ne les retrouvera plus de sa vie. Les personnes qui détransitionnent à cause d’abus transphobes sont un autre exemple de la prédominance des conditions socio-économiques du Genre sure le genre. Troisièmement, les conditions matérielles produisent l’ordre Symbolique au travers duquel le Sujet se comprend soi- même. Alors, ces conditions fixent les règles du jeu à l’avance. L’expression du genre est donc toujours une traduction de l’intraduisible dans la langue d’autrui. Sans un élargissement des termes de possibilité, ou dit autrement, sans une plus grande possibilité de termes sous lequel l’expression peut se produire, certains facteurs individuels resteraient incompréhensibles au Sujet (d’où l’intensité cathartique d’apprendre que le mot « transgenre » existe et que un monde transgenre existe, lui aussi). Donc ce modèle dialectique maintient la primauté des conditions matérielles de nos vies, soulignant l’expérience (et non le ressenti) et le rôle indéniable de nos environnements dans la formation de nos comportement genrés et même de notre sens d’identité.

Ce modèle dialectique non-linéaire a plusieurs avantages. Premièrement, il prend en compte la variance de genre, même s’il n’offre pas de prédictions sur la façon exacte dont cette variance va s’exprimer. Au lieu d’un déterminisme total, il essaye d’évoquer la complexité du genre dans un cadre matérialiste. Deuxième, il ne tombe pas dans un matérialisme réductif et bancal, prenant des positions plus nuancé dans le débat de la nature contre la culture. Troisièmement, en faisant plus attention aux conditions matérielles spécifiques qu’on considère – au lieu de supposer qu’un ensemble de conditions est universel et vécu de la même manière par tous les sujets – il réduit l’universalisation d’un vécu du genre blanc américano-européen parce qu’il est assez flexible pour gérer toutes les façons dont les gens sont imprégnés dans une totalité socio-économique. De plus, on peut considérer des traumas intergénérationnels ou des autres aspects de l’escavagisme et le colonialisme existant comme des facteurs individuels dans la psychologie des personnes racisées et colonisées et des constituants des conditions externes du Genre qui peuvent certainement avoir un effet considérable. Nous avons besoin de comprendre les processus par lesquels quelqu’un devient une femme pour comprendre ce que c’est d’être une femme. Des assertions simplistes de genre sont insuffisantes malgré la catharsis qu’elles apportent. Par contre, nous devons éviter un matérialisme réductif qui simplifie trop le monde, qui devient à sa propre façon de l’idéalisme car l’histoire devient une machine sans conducteur dans laquelle la volonté humaine n’a aucune place. Au lieu de remplacer le genre inné par une programmation sociale déterministe, nous devrions défendre une position nuancée et dialectique qui cherche à trouver le mouvement et l’interaction entre toutes les variables dans un système extrêmement complexe. Seul un matérialisme détaillé peut exposer l’oppression de genre comme une force historiquement contingente et éviter les écueil du réductionnisme.

1Ceci malgré la popularité croissante de l’intersectionnalité à gauche, au moins rhétoriquement. La question de si la version «woke twitter » de l’intersectionnalité prend vraiment au sérieux la co-constitution de la race et le Genre dans la totalité des relations de classes capitaliste reste hors de portée de cet article.

2Certain.es peuvent formuler l’objection que les tendances générales de grandes populations sont les seules phenomenes du genre qui devrait nous intéressé Dans ce cas, iels ne devrait pas opposé un modèle à une échelle individuelle.

3 https://slate.com/news-and-politics/2014/11/darren-wilsons-racial-portrayal-of-michael-brown-as-a-superhuman-demon-the-ferguson-police-officers-account-is-a-common-projection-of-racial-fears.html

5Je ne crois pas que la transidentité soit explicable par quelque chose aussi simple qu’un « gêne trans », mais je ne discrédite pas complètement la possibilité d’un origine psycho-biologique complexe. En tout cas, cette explication scientifique serait beaucoup moins déterministe et plus attentive aux effets de l’environnement sur une personne que « le cerveau trans » que nous voyons popularisé dans les médias.

6D’ailleurs, c’est pour la même raison que nous constatons beaucoup expériences en commun parmi des groupes de genre. Cet a dire, il existe plus ou moins un vécu de femme trans parce que nous vivons dans des conditions externes similaires. Tout un univers de ressenti existe dans la boite « femme trans », une boite qui existe et dont les murs se resserrent en fonction du Genre, les conditions externes que nous vivons.

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