J’en ai marre d’applaudir les mecs cis qui flirtent avec des meufs trans

Oui, « l’attirance trans » est une composante normale de l’hétérosexualité. Mais pourquoi l’hétérosexualité est-elle normale ?

Par Alex V Green, le 8 novembre 2019, traduction de Sœur Charlie, relecture de Sœur Marie.  Article original ici.

En août dernier, la vidéo du jeune Maurice Willoughby fait le buzz ; on le voit s’y faire harceler au motif de sa relation avec une femme trans. La vidéo circulera sur Twitter et Facebook pendant plusieurs jours. On apprendra plus tard que Maurice Willoughby se serait suicidé le 18 août 2019, quelques jours seulement après les événements de la vidéo.

La mort de Maurice Willoughby – et le harcèlement qui la précède – initia un débat public sur le trauma et les obstacles auxquels doivent faire face les hommes qui revendiquent publiquement leur attirance pour des femmes trans. Le suicide de Maurice Willoughby fut décrit dans une forme de rhétorique du martyr – un appel, dirigé vers les hommes hétéros, à dépasser la “honte” de leur attirance trans1 [trans attracted] et, au lieu de ça, à la fêter. Le journal en ligne them a même qualifié Willoughby de « lueur d’espoir » pour les hommes hétéros attirés par – ou en relation avec – des femmes trans.

Peu de temps après, l’acteur étatsunien Malik Yoba (Rasta Rockett, NYPD Blues) déclarait qu’il était, lui-aussi, « attiré par les personnes trans » et demandait publiquement à ce que cela soit reconnu comme une forme acceptable d’amour hétérosexuel.

Mais, comme avec tout ce qu’on voit sur internet, ces histoires sont plus complexes et bien plus sombres qu’il n’y paraît. Maurice Willoughby a lui-même été victime d’abus, et sa relation avec sa copine, Faith Palmer, était elle-aussi fréquemment abusive. Pauvreté et abus de substances avaient amené des habitudes violentes au sein de leur couple. Après leur dernière séparation, Willoughby avait menacé de tuer Palmer ; le 16 août, Faith Palmer tenta de porter plainte pour obtenir une mesure d’éloignement [eng]. Mais la police ne la prit pas au sérieux et refusa de prendre sa plainte.

Après la mort de Willoughby, Palmer expliqua qu’elle se faisait harceler en ligne et qu’elle avait reçu plusieurs menaces de mort, notamment d’amiEs et de membres de la famille de Willoughby. Et la semaine où Yoba annonça son « attirance trans », le post Facebook de Mariah Lopez Ebony, femme trans et travailleuse du sexe, révélait que « l’amour » de Yoba pour les femmes trans était en fait une tentative de dissumuler ses habitudes d’achat de services sexuels de jeune filles trans mineures [eng]. Elle déclara que son annonce était une manière de se faire passer pour victime afin de camoufler ses abus sur les femmes (lorsqu’on le questionna à ce sujet dans une interview pour The Root, Yoba compara ces accusations à un mégenrage).

Dans les histoires que l’on entend sur les femmes trans, nous sommes soit les victimes, soit les partenaires d’hommes.

Pour toute femme ayant été impliquée dans une relation abusive, ces histoires sont douloureusement familières. Les violences conjugales, familiales2 et sexuelles ont un impact sur quasiment toutes les femmes, et même indirectement, mais il a été observé que les femmes trans sont particulièrement vulnérables à ces formes de violence, en particulier lorsque celles-ci sont en situation de handicap, migrantes, racisées, colonisées ou noires.3

Les cas de Willoughby et Yoba révèlent à quel point la menace de violence est un élément moteur des récits de féminités trans traités par les médias populaires. La stratégie de victimisation de Yoba, et la réponse positive de la presse, montrent à quel point les hommes à fort capital social peuvent manipuler des récits impliquant des femmes trans à leur propre avantage. Faites-en vous-même l’expérience : explorez Instagram, Twitter, ou n’importe quel journal en ligne – them, Out, VICE, Mic, le défunt Into, peu importe. Les récits de femmes trans sont conditionnés par des personnes cis, pour un public cis, et placent sans cesse des hommes au centre de leur intrigue. Les histoires de femmes trans qui nous sont racontées sont des histoires où nous sommes soit les victimes, soit les partenaires d’hommes. Nous ne sommes reconnues en tant que femmes qu’en vertu des actions des mecs hétéros qui nous baisent et nous aiment. Notre place se trouve dans l’orbite d’un homme hétéro.

À cause des stigmates et de la désinformation, il est difficile de parler des violences domestiques dans les relations et les foyers LGBTI. Pour les personnes trans, cette tâche est d’autant plus complexe qu’il existe encore peu ou pas de services compétents collectant des données sur les survivantEs trans. Cependant, le peu de données que nous avons en disent long. L’association Stonewall, basée au Royaume-Uni, a publié une étude montrant qu’une personne trans sur cinq (20%), en Grande-Bretagne, a été victime de violences conjugales en 2017 [eng]. En 2015, une étude étatsunienne réalisée par le Centre national pour l’égalité trans [eng] [The National Center for Transgender Equality] révélait que 54% des personnes interrogées avaient été victimes de violences familiales, et quasiment une personne trans sur quatre (25%) a été victime de violences physiques sévères de la part d’unE partenaire (en comparaison, la moyenne nationale étatsunienne est de 18%). Et d’après une étude de recherche étatsunienne de 2017 [eng], les femmes trans sont 4,5 fois plus souvent victimes de violences conjugales que les femmes cis [3,5 fois pour les personnes de genres non-conforme qui n’ont pas renseigné de genre, 3 fois pour les personnes non-binaires, et 2,5 fois pour les hommes trans].

Pour se faire une idée des ordres de grandeur, les associations qui étudient les violences contre les femmes estiment que chaque jour, aux États-Unis, environ 3 femmes sont assassinées par leur partenaire [environ 1 femme tous les 3 jours en France] ; un tiers de tous les féminicides aux États-Unis sont commis par les partenaires des victimes [eng], et la plupart de ces partenaires sont des hommes.

Ainsi, les femmes trans courent un risque élevé de violence de la même manière que d’autres femmes vulnérables. Ces symptômes de violences interpersonnelles émanent d’un contexte social plus large où l’on continue de présenter certaines vies comme ayant moins de valeur que d’autres. Pour les personnes en situation trans ou de genre non-conforme, racisées, colonisées, noires, en situation de handicap, ou de migration, essayer d’être normalE – c’est-à-dire d’entrer dans les limites d’un corps que la société considère digne d’être aimé – s’apparente à une quête impossible. La vie d’une femme « normale » est, aussi mauvaise qu’elle puisse être, toujours hors de notre portée.

Dans son formidable essai [eng] Pussy, la poétesse et activiste Gwen Benaway explique que la constante obligation de faire bonne impression est une des contraintes définissant l’ensemble des féminités trans. Lorsque l’on navigue entre les services médicaux, les institutions politiques, les services sociaux, les conversations de famille, les interactions de la vie de tous les jours, à toute heure du jour et de la nuit, on nous intime d’expliquer notre existence. Évidemment, cela déborde sur nos vies romantiques et familiales, créant un contexte désagréable et propice aux manipulations. Cette demande sociale – et cette nécessité – d’une communication parfaite et hautement intime définit – c’est-à-dire contraint – l’espace laissé aux femmes trans pour raconter nos leurs histoires. Le cissexisme et la transmisogynie nous réduisent constamment à l’état de tragédie trans, ou de spectacle trans.

Les écrivainEs trans ont malheureusement dû se plier à ce scénario – en nous dévouant à cette croisade de la banalisation de flirts entre mecs hétéros et meufs trans – tout ça pour satisfaire le plaisir d’éditeurs, de producteurs et de dirigeant cisgenres. De cette manière, nous avons nous-mêmes aidé à la propagation de l’idée qu’il n’y a rien d’anormal à ce qu’une sorte d’« amour » engendre trois meurtres par jour.

L’hétérosexualité est le mètre étalon auquel se mesure l’idée de féminité, même quand il s’agit du plus progressiste des créateurs de culture populaire.

Couvée par des business “LGBT-friendly”, qui tiennent des conseils d’administration cisgenres et qui arborent des femmes trans en couverture de magazine sans jamais en embaucher, la crise de santé publique qu’est la transmisogynie est principalement abordée depuis le point de vue de personnes cis – c’est-à-dire, d’hommes – et pensée pour obtenir leur bonne grâce, en dorlotant leur hétérosexualité, en leur rappelant que les femmes trans sont tout autant baisables et exquises que leurs homologues cis. Nous sommes sommées par les personnes cis de collaborer avec elles pour faire progresser cette idée que la féminité des femmes trans n’est accessible qu’à travers le désir d’hommes cishétéros. Peut-être, nous dit-on, que si nous essayons de ressembler, de parler et d’agir comme de « vraies femmes », alors nous deviendrons assez vraies pour nous faire baiser, nous marier, et nous faire tuer comme elles. Si ça vous paraît sinistre, imaginez à quel point nous sommes fatiguées.

La féminité est souvent pensée comme quelque chose qui descend de l’homme [nldr : coucou Ève], plutôt que comme un caractère distinct ou une qualité parallèle. Et l’hétérosexualité est un produit de ceci ; c’est le mètre étalon avec lequel est mesurée la féminité, même quand il s’agit des artistes les plus ostensiblement progressistes. Comme Adrienne Rich l’écrivait dans son célèbre essai de 1980, L’hétérosexualité obligatoire et l’existence lesbienne [fr],4 ce sont « des contraintes et des sanctions qui, historiquement, ont eu force exécutoire pour assurer la mise en couple des femmes avec les hommes, et qui ont interdit ou pénalisé les couples de femmes ou les associations de femmes en groupes indépendants. »

Nous voyons l’hétérosexualité comme naturelle parce qu’elle est obligatoire. Et si c’est vrai pour toutes les femmes, c’est encore plus frappant lorsqu’il s’agit des représentations de femmes trans. En réalité, l’hétérosexualité fut un critère diagnostic essentiel pour définir les personnes trans, et est parfois encore utilisé par des médecins pour obstruer l’accès aux transitions [eng]. Les patientes d’anciens sexologues comme le Dr. Harry Benjamin étaient interrogées avec persistance à propos de leurs histoires sexuelles et de leurs préférences, de telle sorte que pour être appelée « véritable transsexuelle » il fallait vouloir un vagin et un partenaire masculin pour le pénétrer (alors que nombre de ces patientes déclaraient être sexuellement fluides ou complètement désintéressées de toute activité sexuelle [eng] ).

Cette définition a contaminé le processus même de transition. Lorsque Christine Jorgensen retourne aux États-Unis avec son nouveau vagin en 1952, la presse l’interroge avec insistance au sujet d’un mari potentiel ou de ses ex petits-amis, et la mégenre dès que son récit personnel dévie de celui d’une fille parfaitement hétéra. L’année dernière, j’écrivais au sujet des traitements lourds en spironolactone que les médecins prescrivent aux femmes trans, un bloqueur de testostérone aux effets secondaires dangereux lorsqu’il est consommé avec excès [eng]. L’institution médicale s’attend à ce que notre désir soit de devenir aussi conventionnellement féminines que possible et le plus rapidement possible, et ce, quel qu’en soit le prix. Par ailleurs, cette obsession met aussi les hommes trans en danger : souvenons-nous du cas de Lou Sullivan, un homme trans gay étasunien qui n’a pas pu accéder aux hormones pendant des années parce que les institutions médicales ne comprenaient que l’on puisse être trans et gay. L’hétérosexualité, quelle qu’en soit sa construction, est la matrice qui rend le genre réel.

Malgré notre supposée clairvoyance vis-à-vis des féminités trans, c’est cette conception de nos vécus qui régit la majeure partie des écrits d’aujourd’hui – avec divers degrés d’obsession pour le qui, quoi, où et comment de la partie de jambes en l’air, le seul vrai moyen, d’après les cis, de nous percevoir conformément à notre genre. Dans un célèbre essai publié sur VICE, « Pourquoi est-ce que mes amiEs célèbres de genre non-conforme ne peuvent pas choper ? [eng] », l’activiste non-binaire Jacob Tobia ironise au sujet de devoir prendre des hormones et subir une épilation définitive – deux aspects fréquents de nos transitions – pour d’attirer des mecs hétéros sur Tinder. Cette approche est étrangement similaire au scénario d’une publicité virale du studio de porno gay Men Dot Com, où les protagonistes principaux demandent à être transformés en belles femmes par une fée magique (jouée par Farrah Moan, une drag queen célèbre passée par Ru Paul’s Drag Race) afin de coucher avec des mecs hétéros. Il s’agit dans les deux cas d’une tentative d’humour, mais l’hypothèse sous-jacente est la même : des personnes deviennent femmes pour que des hommes hétéros les baisent. C’est le même concept que celui qui régissait les premiers « traitements » pour la transsexualité, bien qu’exprimé avec un soupçon de queerness et d’humour. Les femmes n’ont pas la capacité de créer des femmes. Seuls les hommes l’ont.

Et si, même parmi les meilleures intentions, la seule vision des féminités trans qui nous est offerte est celle centrée autour des hommes et de leurs pratiques sexuelles, peut-être n’est-il pas surprenant que les femmes trans se trouvent si souvent piégées dans des situations toxiques et dangereuses. Peut-être n’est-ce pas un accident, mais l’expression des intérêts matériels des hommes qui abusent de nous. Les hommes ne semblent pas se préoccuper du mal qu’ils font aux femmes, et si l’on peut conclure quelque chose des cas de Yoba et Willoughby, c’est que le monde au sens large s’en fiche également. En réalité, ils seront probablement applaudis comme « alliés » pour nous avoir porté le moindre intérêt. Peut-être le problème n’est pas que les hommes ressentent trop de honte ; peut-être qu’ils n’en ressentent pas assez.

Ceci n’est la faute de personne ; c’est une caractéristique du fonctionnement de l’hétérosexualité et de son automaintient. Et je ne blâme pas mes sœurs pour avoir produit un travail qui fut parfois re-traumatisant, sexualisant, ou sensationnaliste – quand tout ce qui peut vous ramener un peu d’argent ce sont des histoires de cul trans, alors bien sûr que les histoires de cul trans deviennent votre marque de fabrique, du moins jusqu’à ce que les cis s’en lassent. En tant que femmes trans, on nous octroie rarement l’espace pour exister en tant que personnes complètes en dehors des contextes où nous sommes en relation avec des hommes.

À la fin, ce sont les hommes qui profitent en premier lieu de cette situation. Ceux qui nous baisent sont érigés en héros. Notre amour est imaginé comme un pansement pour leurs blessures, et notre ressenti n’importe pas. Notre sexe est imaginé comme celui dont ils raffolent, même si cela veut dire qu’ils peuvent avoir envie de nous faire du mal. Nos transitions sont imaginées par eux et pour eux, parce que pourquoi diable une femme pourrait-elle vouloir quelque chose pour elle-même – ou, dieu soit loué, pour une autre femme ?

Alors oui, “l’attirance trans” est une composante normale de l’hétérosexualité. Mais pourquoi l’hétérosexualité est-elle normale ?

1 “trans attraction” dans le texte original.

2 Les violences familiales incluent les violences conjugales (partenaires), faites aux enfants, aux ascendantEs, ou à tout member de la famille élargie. Les violences s’expriment par des agressions verbales, psychologiques, physiques, sexuelles, des menaces, des pressions, des privations ou des contraintes pouvant causer chez la victime des dommages psychologiques, physiques, un isolement social. [Wikipédia]

3 Dans le texte, Indigenous et Black se réfèrent aux personnes natives d’Amérique et Afro-Américaines, mais il nous semble pertinent de traduire ces termes ici pour adapter le texte à la situation européenne francophone.

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